Et si Dieu était là où il n’est pas ?

Journal La croix , Frédéric Boyer le 27/06/2019 à 12:58 Mis à jour le 23/06/2019 à 12:58

Il y a quelques jours, je me suis surpris répondre à une amie qui me confiait avec beaucoup de sincérité sa confiance dans la volonté de Dieu pour elle et nous tous, que je préférais m’attacher à l’idée que Dieu ne voulait rien. J’avoue avoir beaucoup de difficultés à me débarrasser de ma propre faiblesse, de mon inquiétude et du doute que j’éprouve. Ce que je voulais confier à cette amie sans oser le lui dire, c’est que je ne pense pas que Dieu veuille quoi que ce soit pour moi, mais c’est à moi de vouloir quelque chose de lui, c’est ma volonté qui est sollicitée, jusqu’à en être parfois menacée. Voulant Dieu, cherchant sa confiance, je peux finir par perdre toute confiance.

Dans ma vie spirituelle, il m’arrive de faire l’expérience de la peur sans nom liée à une opacité totale et soudaine. C’est comme devenir brusquement aveugle ou se trouver quelque part et ne pas du tout savoir où l’on est. Le nom même de Dieu paraît dérisoire. Cette « nuit de la foi », comme l’on dit, ne signifie pas que Dieu n’est plus rien pour moi, mais que je ne veux ou ne peux aller plus loin, au-delà même des représentations que je me fais de Lui, de la foi que j’ai en Lui. M’accrochant à ma confiance, comme un naufragé à son bois, j’ai perdu toute confiance. Et si Dieu était là où il n’est pas ? Si Dieu n’était pas là où ma confiance l’avait placé ? Cette expérience même qui me déroute, me met à nu, est celle qui me conduit à Lui, à sa dérision, à son absurdité, sa folie, comme à sa douceur, son effacement. J’ai pensé en moi, Dieu est de ne pas être. Mais j’étais encore dans l’erreur.

Pardonnez-moi, mes amis. Il faut traverser ce silence, cette nuit et nudité de soi, pour entendre que peut-être en moi Dieu n’était pas d’être Lui. Il était son absence. Il était son silence. Dieu était dans ma nuit obscure, de n’être pas là. Mon hypothèse est que trop souvent ma foi voudrait tout savoir de Dieu, ne manquer de rien, ou le moins possible. Comment accepter un Dieu dans sa miséricorde nue, désarmée, dans son détachement absolu ? Sa simplicité, son intense faiblesse, bouleversent ma foi. Le Dieu chrétien perturbe mes identités, révèle mes désirs contradictoires, mes impatiences fausses. Lui-même s’est déformé, s’est rendu vain et néant (signification de la kénose du Christ dans la Lettre aux Philippiens2, 6). Il se fait à l’humanité quand nous abandonnons, et répudions souvent, ce qui fait notre humanité.

« L’incarnation ne rapproche pas Dieu de nous, elle augmente sa distance », écrivait mystérieusement Simone Weil. Oui, d’une certaine façon, l’incarnation vient faire obstacle entre nous et notre humanité. Le Dieu fait homme prend en charge ce que nous abandonnons de notre propre humanité. Si, ce que les théologiens appellent le mystère de la volonté salvifique de Dieu, nous unit tous au Christ, reconnaissons qu’avec le Christ la souveraineté de Dieu se retire pour que soit paradoxalement révélée sa divinité au cœur de l’humanité de l’homme, de la relation blessée à notre humanité. Dieu n’est pas là où nous l’attendons ou croyons pouvoir le rencontrer, mais il vient dans l’épreuve de son effacement ou de sa déformation.

Finalement, si je peux dire que Dieu ne veut rien, ce serait aussi une façon de comprendre que même perdu, dans le doute, je reste « capable de Dieu » (capax dei) selon l’expression de saint Augustin (De Trinitate, XIV, 12, 15). Dieu ne substitue pas sa volonté à celle de l’humanité, il la rejoint jusque dans sa détresse et son impuissance. Ce que j’appelle absence de Dieu, c’est ma présence manquante au monde, aux autres.

Ai-je répondu à mon amie ? Sans doute pas. Mais elle attira mon attention sur un étrange passage de l’Évangile de Jean. Dernière apparition du Ressuscité aux disciples, sur la mer de Tibériade. Il est dit que « les disciples ne savent pas que c’est Jésus » (Jean, 21, 4). Puis Jean le reconnaît et le dit à Simon Pierre qui, lit-on, « du manteau se ceignit, car il était nu, et se jeta dans la mer » (Jean, 21, 7). Nu comme un pêcheur sur la barque de l’existence, je me jette à l’eau en serrant contre moi, comme un manteau abandonné, mon humanité. C’est ainsi que je reconnais Celui qu’avec tant de doute et d’inquiétude j’appelle Dieu. Pour le retrouver, je me jette à l’eau. Pour le retrouver, je me ceins et me couvre de mon humanité dont je voulais me débarrasser. Je me souviens d’un autre texte (Gn 3, 7), lorsque l’humanité des commencements apprend qu’elle est nue après s’être jetée dans l’aventure de la connaissance, et qu’elle se couvre. Et si ce premier vêtement était son humanité à sauver, son déjà vieux manteau d’humanité, honteux, déchiré, ravaudé, et que revêtira enfin le Dieu fait homme ? Je ne vois pas Dieu, je ne sais pas qui est Dieu, mais pour aller vers lui je sais que je dois me jeter à l’eau et emporter avec moi mon manteau d’humanité, toute mon humanité.

Frédéric Boyer

Vincent Lambert: Déclaration des responsables des cultes de Reims

Déclaration commune des responsables religieux – rabbin, imam, pasteurs, évêques – de Reims (France), ville où M. Vincent Lambert est décédé, ce 11 juillet 2019.

M. Vincent Lambert est mort. Responsables des différents cultes dans la ville de Reims, nous prions pour notre concitoyen. Nous le faisons depuis des années, avec beaucoup de nos compatriotes profondément affectés par son sort. Nous le recommandons au Dieu vivant et miséricordieux, à celui qui appelle les êtres humains de la mort à la vie. Nous prions pour la femme et pour la fille de M. Vincent Lambert, pour ses parents, ses frères et ses sœurs, pour tous les siens. Qu’ils puissent trouver consolation et espérance par-delà leur chagrin. Nous leur exprimons notre fraternelle compassion.
Nous pensons fortement en ce jour à ceux qui ont eu à s’occuper de M. Lambert : les médecins et les équipes de l’hôpital de Reims, et aussi les avocats et les magistrats qui ont eu la responsabilité d’éclairer la situation de M. Lambert.

La situation de M. Lambert était singulière. Les décisions prises à son sujet ne peuvent donc être transposées telles quelles à des cas apparemment analogues. Au vu des débats qui ont eu lieu, nous pensons utile, dans la lumière de notre foi en Dieu qui crée et qui donne la vie, de rappeler les points suivants :

1. Nous reconnaissons sans réserve qu’il appartient à la dignité de tout être humain de renoncer à un traitement jugé inutile, disproportionné ou risquant de provoquer un état de souffrance supplémentaire, du moment qu’une telle décision ne met en danger la vie d’aucun autre ;

2. Nous croyons qu’il est possible aux êtres humains de se soutenir, de s’entraider, de s’accompagner dans les moments les plus douloureux de la vie, de sorte qu’aucun citoyen ne soit tenté d’exiger de la société qu’elle provoque sa mort ;

3. Nous voudrions rappeler à nos concitoyens que devenir dépendant des autres pour des soins ou pour les actes de la vie ordinaire ne signifie pas perdre sa dignité ; nous voulons œuvrer pour contribuer à susciter les dévouements, les générosités et les solidarités nécessaires auprès des personnes dépendantes, à quelque titre qu’elles le soient, et auprès de leurs proches qui en portent la responsabilité, ceux que l’on appelle aujourd’hui « les aidants » ;

4. Nous voulons remercier tous ceux qui ont contribué à la réflexion sur la situation de la fin de vie et sur la situation singulière des personnes en état pauci-relationnel, qui n’entrent ni tout à fait dans la catégorie des personnes malades ni tout à fait dans celle des personnes handicapées. Des recherches médicales et philosophiques sont sans doute encore nécessaires pour les accompagner au mieux. Une réflexion sur la pratique de la réanimation nous paraît également nécessaire. Poursuivre des débats prudents et approfondis sur ces questions médicales et éthiques nous paraît important;

5. Nous exprimons notre confiance aux médecins de notre pays. Notre confiance collective dans leurs capacités scientifiques et humaines est nécessaire pour qu’ils puissent continuer à prendre les décisions médicales les meilleures et les plus sages en dialoguant en vérité avec les personnes en fin de vie ou les proches des personnes devenues incapables de communiquer ;

6. Croyants en la vie éternelle, nous affirmons que la vie humaine est bien plus que la vie corporelle mais se joue pourtant dans la condition corporelle. Nous exprimons notre profonde union à tous ceux qui entourent leurs proches dans l’épreuve avec délicatesse, avec générosité, sans attendre de retour, en se réjouissant de leur présence corporelle. Nous redisons notre gratitude pour le personnel médical et soignant de nos hôpitaux.

Notre pays s’est efforcé jusqu’ici de trouver une voie juste pour accompagner au mieux, dans le contexte de haute technicité dans lequel nous vivons, les personnes en fin de vie et celles qui sont privées partiellement ou totalement de capacités de communication.

Nous souhaitons que notre pays développe toujours davantage aussi bien le soin médical capable d’intégrer les progrès thérapeutiques, les soins palliatifs, une véritable disponibilité relationnelle des soignants et une collaboration des aidants et des bénévoles, que le soin social capable d’intégrer les exclus et les délaissés, afin de garantir à tous une vie commune dans la solidarité et la fraternité.

Signataires :
Rabbin Amar, de Reims
Aomar Bendaoud, imam de la Grande Mosquée de Reims
Pasteur Xavier Langlois, de l’Eglise Protestante Unie de France à Reims
Pasteur Pascal Geoffroy, de l’Eglise Protestante Unie de France à Reims
+ Eric de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims
+ Bruno Feillet, évêque auxiliaire de Reims

Régugiés …

Plus d’une centaine de réfugiés ACCOMPAGNÉS, depuis l’appel du pape !

Suite au questionnaire lancée en début d’année, nous recensons aujourd’hui près de 110 réfugiés accueillis et accompagnés vers l’intégration. Ils sont originaires d’une dizaine de pays parmi lesquels la Syrie, l’Irak, le Tibet, le Soudan, l’Ukraine, la Guinée, l’Algérie, le Cameroun, la Côte d’ivoire. Ils ont dû fuir leur pays par suite de persécutions religieuses, politiques, sexuelles ou autres de telle sorte que leur demande s’asile a été acceptée et le statut de réfugié accordé.

Près de 60 % d’entre eux sont suivis par des associations locales : l’AMA à Asnières, l’ASSARVA à Sèvres Ville-d’Avray, CARMEUDON à Meudon. Il est à remarquer que toutes ses associations fonctionnent avec des bénévoles fortement engagés et largement issus de nos paroisses. Ces associations (toutes apolitiques et aconfessionnelles) fonctionnent quasi exclusivement grâce à des dons venant de la générosité des adhérents, sans subventions spécifiques (sauf exceptions).

25 % correspondent à des initiatives d’une ou plusieurs personnes ayant identifiées soit un logement disponible soit une famille en recherche. Ces initiatives se trouvent le plus souvent au cœur de paroisse de façon visible ou non. Ex : Chaville, Le Plessis-Robinson, Neuilly, Châtillon, Clamart, Antony, Clamart.

15 % sont en charge par des bénévoles des associations spécialisées en matière de logement tels que HABITAT & HUMANISME et SNL 92 (Solidarité Nouvelle Logement), qui ont pris le relais des bénévoles d’origine pour le premier accueil.

De nouvelles initiatives sont actuellement en cours dans le diocèse. Elles bénéficient ainsi des compétences acquises depuis fin 2015 au travers des expérience ci-dessus. Aussi que ce soit sur les aspects juridiques financiers, linguistiques, scolaires des appuis peuvent vous être apportés pour mieux accompagner de nouveau réfugiés qui frappent à notre porte.

Vous souhaitez organiser une soirée dans votre paroisse, à la rentrée, alors n’hésitez pas à nous contacter :
Bertrand ARROU chargé de mission LME à l’accueil et l’accompagnement des réfugiés.

Tél. : 06.28.02.50.07 ou mail : refugies@diocese92.fr

l’Église de France est appelée à de nouvelles manières de penser et d’agir.

Le nouveau président de la Conférence des évêques de France, Mgr Éric de Moulins-Beaufort, estime que l’Église de France est appelée à de nouvelles manières de penser et d’agir.

Recueilli par Bruno Bouvet, Dominique Greiner et Céline Hoyeau, le 26/06/2019 à 18:15

Mgr Éric de Moulins-Beaufort : « Il faut rénover l’assemblée des évêques »
Mgr Éric de Moulins-Beaufort, à Lourdes, le 4 avril 2019. Bruno Levy/Ciric

La Croix : Avez-vous le sentiment de prendre la tête d’une Église en crise ?

Mgr Éric de Moulins-Beaufort : Il serait absurde de nier que nous sommes en crise. Elle dure d’ailleurs depuis un certain temps : les révélations d’agressions sexuelles s’ajoutent à la baisse des vocations… En même temps, il y a aussi dans notre Église une belle jeunesse, des forces vives, des initiatives impressionnantes. Ce qui est déterminant, c’est notre lien avec le Seigneur, notre manière de le nourrir. Notre Église doit travailler à être toujours au service de ce lien plutôt que d’être soucieuse d’elle-même comme institution.

Comment l’Église peut-elle se situer devant cette perte de l’ancrage territorial de notre société ?

Mgr É. de M.-B. : La proximité est un défi. Et c’est bien pour cela que les prêtres doivent être plus proches et disponibles. Retrouver ce que nous avons vécu au début du christianisme, une forme d’itinérance. Être moins dans l’organisation que dans la rencontre.

Ce défi ne concerne d’ailleurs pas uniquement les prêtres. Avant de parler de l’organisation de la kermesse lors d’une réunion, on peut commencer par se donner des nouvelles ! Mais ce changement de perspective ne va pas de soi et demandera du temps. La baisse du nombre de prêtres est une contrainte qui nous pousse dans cette direction. C’est certes un moment difficile à vivre, mais cette faiblesse est aussi une force : enfin nous sommes obligés de changer !
Il ne s’agit plus de chercher à compenser l’absence de prêtres, par des réorganisations successives, mais de nous demander ce que nous faisons avec ceux que Dieu nous a donnés. La contrainte sera source d’une créativité inattendue. Et c’est une plus grande proximité qui peut rendre l’Église plus attractive pour nos contemporains qui cherchent une forme d’épanouissement personnel.

Serez-vous celui qui aura la force et le courage de dire : le maillage paroissial, c’est fini ?

Mgr É. de M.-B. : Je ne dirais pas que la paroisse est finie. À l’avenir il y aura moins de lieux eucharistiques dans les diocèses du fait de la baisse du nombre de prêtres. Il nous faut des entités locales, qui soient des lieux d’une vraie fraternité chrétienne, qui se nourrissent d’une prière commune plus déterminée, et ensuite d’une action commune.

Êtes-vous favorable à une réflexion comme celle qui se tiendra sur l’Amazonie à propos de l’ordination d’hommes mariés (les « viri probati ») ?

Mgr É. de M.-B. : Cette option n’est pas une solution pour pallier le manque de vocations, ce serait même irrespectueux vis-à-vis des hommes que l’on ordonnerait. Ce n’est pas la bonne manière de réfléchir. Le choix d’ordonner des hommes célibataires est un choix spirituel, fait à un moment de notre histoire, et que l’on peut réévaluer.
À lire aussi« L’ordination d’hommes mariés risque de renforcer le cléricalisme »
Toutefois, il me semble que la situation de l’Amazonie est très différente de la France. Mais au-delà des viri probati, nous pouvons nous interroger sur la capacité de l’homme occidental à vivre le célibat. Notre rapport au corps, à la sexualité, a énormément changé depuis un siècle.

Devons-nous aussi réformer notre rapport au corps, à la sexualité ?

Mgr é. de M.-B. : C’est toute la société dont le rapport au corps se transforme, pas seulement les catholiques. Notre corps ne nous sert globalement plus à rien aujourd’hui car les technologies ont pris le relais. Nous l’utilisons dans le loisir, le sport, et l’érotisme. C’est un grand changement dont nous n’avons pas complètement mesuré les conséquences.

Pour ma part, je pense que nous, catholiques, avons quelques richesses de sagesse et de profondeur, nous avons une certaine idée du corps qui nous distingue de beaucoup d’autres.

La crise des abus sexuels ne rend-elle pas inaudible le discours de l’Église en la matière ?

Mgr É. de M.-B. : Cela nous prive peut-être un peu, nous évêques et prêtres, d’une légitimité pour parler, cela donne des arguments à ceux qui ne veulent pas nous entendre. Mais d’une part, ce que nous avons à dire n’en reste pas moins intéressant. Et d’autre part, ce n’est pas seulement aux évêques ou aux prêtres de s’exprimer sur ces sujets, c’est aux laïcs, à tout citoyen, de prendre la parole sur ces sujets qui les concernent au premier chef.

Vous êtes aussi archevêque de Reims. Comment regardez-vous aujourd’hui l’affaire Vincent Lambert ?

Mgr É. de M.-B. : Avec beaucoup de douleur car cette affaire existe à cause d’une blessure familiale. Après, ce cas tragique pose plusieurs questions : que veut dire réanimer ? Pourquoi le fait-on et jusqu’où ? Son corps n’a pas l’air prêt à mourir mais un certain nombre de médecins ont l’air de considérer qu’il est mort. Cette définition doit-elle évoluer ? Ce qui ne me paraît pas juste, c’est de considérer qu’il s’agit d’un cas de fin de vie. Il n’entre pas dans cette catégorie-là, me semble-t-il.

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« Notre plus grand ennemi : la désespérance »

Mgr Éric de Moulins-Beaufort

AR­TICLE | FAMILLECHRETIENNE / 27/06/2019 | Nu­méro 2163 | Par Sa­muel Pru­vot, Hugues Le­fèvre et Clo­tilde Hamon.jeudi 27 juin 2019 11:38

Manque de prêtres, abus dans l’Église, défis bioé­thiques… L’ar­che­vêque de Reims ar­rive à la tête de l’épis­co­pat dans un cli­mat dif­fi­cile. En­tre­tien.

Nous vi­vons des temps très dif­fi­ciles, mar­qués par la ré­vé­la­tion des abus dans le monde et en France. Quel mes­sage fort sou­hai­te­riez-vous adres­ser aux fi­dèles ?

Ce qui a ca­rac­té­risé ces der­niers mois, c’est moins la dé­cou­verte de l’exis­tence d’ abus com­mis par des prêtres, que le fait, pour beau­coup de chré­tiens, de réa­li­ser de quoi il s’agis­sait. Le film de Fran­çois Ozon [sorti en fé­vrier sur l’af­faire Prey­nat, Ndlr] ou le re­por­tage d’Arte [sur des re­li­gieuses abu­sées, Ndlr] ont été des dé­to­na­teurs.

Quand on est plongé dans ce sujet de­puis quelques an­nées (1), on pou­vait être étonné de la re­la­tive tran­quillité d’une par­tie des fi­dèles, peut-être même d’une par­tie de la po­pu­la­tion. Tant qu’on n’a pas ren­con­tré de per­sonne vic­time, on ne sait pas de quoi il s’agit en réa­lité. On peut avoir ten­dance à mi­no­rer la si­tua­tion. Que des prêtres puissent com­mettre des choses pa­reilles, que l’Église puisse ap­pa­raître comme une struc­ture qui cache et ca­moufle, tout cela a pro­fon­dé­ment cho­qué les fi­dèles. Il faut main­te­nant mettre de la clarté. Je ne crois pas qu’en France il y ait eu une vo­lonté glo­bale de ca­mou­fler, même s’il y a pu y avoir lo­ca­le­ment des stra­té­gies de ce genre.

Com­ment évi­ter les « plus ja­mais ça » sans len­de­main ?

De­puis la ren­contre des évêques avec les per­sonnes vic­times, à Lourdes, en no­vembre, nous avons fran­chi un seuil. Les évêques ont com­pris que ce pro­blème al­lait les oc­cu­per pen­dant long­temps, que ce n’est pas parce qu’ils vont prendre des me­sures que tout sera réglé, qu’il fau­dra qu’on en re­parle ré­gu­liè­re­ment, ne se­rait-ce que pour gar­der la mé­moire de ce qui s’est passé et de ce qui peut tou­jours ar­ri­ver.

Il faut que l’on en tire des le­çons pour la for­ma­tion des prêtres ; pas seule­ment au sé­mi­naire, mais éga­le­ment dans la for­ma­tion per­ma­nente, car les pro­blèmes viennent sou­vent après dans la re­la­tion concrète que l’on met en place.

Quand le pape Fran­çois a évo­qué l e « clé­ri­ca­lisme » à pro­pos des abus, les fi­dèles n’ont pas tou­jours com­pris le rap­port. En quoi une trop grande sa­cra­li­sa­tion du prêtre peut-elle être en cause ?

J’ai l’im­pres­sion de n’avoir ja­mais vécu cette sa­cra­li­sa­tion dans ma fa­mille ni par la suite. Mais j’ai dé­cou­vert un peu pan­tois que, même après le concile Va­ti­can II, per­du­raient cer­tains types de re­la­tion au­tour du prêtre qui pou­vait de­ve­nir un per­son­nage in­tou­chable. Pro­ba­ble­ment ai-je la chance d’avoir des sœurs qui m’ont tou­jours sur­veillé de près pour évi­ter que je prenne de mau­vaises ha­bi­tudes. Je consi­dère que les prêtres sont des hommes comme les autres, c’est-à-dire for­mi­dables, mais éga­le­ment avec des dé­fauts. J’ai tou­jours été étonné par une cer­taine mys­tique de l’ac­com­pa­gne­ment spi­ri­tuel. Per­son­nel­le­ment, je ne l’ai pas du tout vécu comme cela, en al­lant voir un prêtre chaque se­maine. Cer­tains prêtres or­ga­nisent sans doute les choses ainsi, mais ce sont aussi les fi­dèles qui construisent cela. Rien dans la théo­lo­gie ca­tho­lique n’im­pose le clé­ri­ca­lisme.

La si­tua­tion de l’Église ac­tuelle en France, avec des prêtres qu’on peine à re­nou­ve­ler, oblige le mi­nis­tère sa­cer­do­tal à se trans­for­mer. La fi­gure du curé du vil­lage qui est res­tée do­mi­nante jus­qu’à au­jour­d’hui va chan­ger. Dans ce cadre-là, la ré­vé­la­tion des abus nous oblige à re­voir un cer­tain nombre de fonc­tion­ne­ments et de tra­vailler plus pro­fon­dé­ment, avec moins de naï­veté, sur ce qu’est la re­la­tion pas­to­rale et ce qu’elle est dans l’in­ten­tion du Christ.

Com­ment mieux si­tuer l’au­to­rité des mi­nistres or­don­nés dans l’or­ga­ni­sa­tion et dans la vie de l’Église ?

Plus on com­prend ce que sont les pou­voirs spi­ri­tuels que le Christ donne aux prêtres – pro­cla­mer la Pa­role en son nom, par­don­ner les pé­chés, cé­lé­brer l’eu­cha­ris­tie –, moins on risque le clé­ri­ca­lisme. On fa­vo­rise le clé­ri­ca­lisme quand on prête aux clercs des ca­pa­ci­tés de pé­da­go­gie, d’or­ga­ni­sa­tion, de conduite d’équipes, qui ne sont ab­so­lu­ment pas don­nées dans l’or­di­na­tion. Il se trouve que cer­tains les ont par des dons na­tu­rels. D’autres non. Il faut cer­tai­ne­ment tra­vailler pour que les prêtres en ac­quièrent un mi­ni­mum, comme tout homme qui a une cer­taine res­pon­sa­bi­lité, mais il faut être plus lu­cide : ce que l’or­di­na­tion donne est beau­coup plus li­mité, mais beau­coup plus dé­ci­sif.

On entend beaucoup l’expression « réparer l’Église ». Qu’en pensez-vous ?

J’avoue que je ne suis pas sûr d’être très à l’aise avec celle-ci. Quand on ré­pare une mai­son ou une voi­ture, on la remet dans l’état an­té­rieur. Ce n’est pas ce qu’en­vi­sagent les pro­mo­teurs de cette for­mule… Il faut prendre la me­sure réelle du phé­no­mène qui est de toute façon beau­coup trop im­por­tante pour que tout soit ré­paré. La com­mis­sion Sauvé (2) va nous y aider.

La « PMA sans père » sera pré­sen­tée au Par­le­ment en sep­tembre. Êtes-vous in­quiet ?

Nous sommes au­jour­d’hui face à une évo­lu­tion so­ciale à la­quelle nos so­cié­tés ont du mal à ré­sis­ter. Nous avons des moyens tech­niques consi­dé­rables et nous ne pou­vons pas nous em­pê­cher de les uti­li­ser. On nous pro­met que nous n’ar­ri­ve­rons pas à la GPA. Je vous as­sure que nous n’y ré­sis­te­rons pas ! C’est un pro­ces­sus ir­ré­sis­tible. Les po­li­tiques sont im­puis­sants et ne peuvent pas contra­rier la sa­tis­fac­tion des dé­sirs et des at­tentes que sus­citent toutes ces nou­velles ca­pa­ci­tés tech­niques.

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On nous pro­met que nous n’ar­ri­ve­rons pas à la GPA. Je vous as­sure que nous n’y ré­sis­te­rons pas ! C’est un pro­ces­sus ir­ré­sis­tible. »

Com­ment les chré­tiens peuvent-ils se po­si­tionner ?

Nous, chré­tiens, avons la chance de pou­voir com­prendre ce qui est en jeu dans le fait d’en­gen­drer. Nous com­pre­nons pour­quoi le lieu digne de l’émer­gence d’une vie hu­maine est l’étreinte d’un homme et d’une femme qui se donnent l’un à l’autre.

Il faut être conscient de la souf­france des couples qui n’ar­rivent pas à avoir d’en­fant, mais aussi de celle des hommes et des femmes ho­mo­sexuelles qui ne peuvent pas en avoir. C’est dans notre foi que nous de­vons les sou­te­nir. Il faut les aider à trou­ver d’autres modes de fé­con­dité tout en étant conscients de leur dou­leur. Nous de­vons aussi mener une ré­flexion sur ces ques­tions : au fond, pour­quoi vou­lons-nous avoir des en­fants ? Que si­gni­fie pour notre so­ciété le fait de s’en­ga­ger dans des pro­ces­sus coû­teux et com­pli­qués de pro­duc­tion d’en­fants ? Quelles res­pon­sa­bi­li­tés pre­nons-nous quand nous fai­sons sor­tir la pro­créa­tion de l’étreinte de l’homme et de la femme ? Ce pro­ces­sus en­gen­drera for­cé­ment du tri ou bien la vo­lonté d’avoir un « pro­duit » fini par­fait.

Le mes­sage chré­tien est-il de­venu in­au­dible ?

Il est in­au­dible pour le lé­gis­la­teur, mais cela ne doit pas nous exo­né­rer de le por­ter in­las­sa­ble­ment quoi qu’il ar­rive. Il faut que nos ma­nières de vivre et d’al­ler ren­con­trer les autres ap­pa­raissent comme une es­pé­rance. Ce qui semble être aux yeux du monde une ré­sis­tance ri­di­cule et ar­chaïque doit de­ve­nir une es­pé­rance. Le drame d’au­jour­d’hui, c’est que beau­coup d’hommes et de femmes ne se sentent pas ca­pables d’être à la hau­teur de ce qu’ils ima­ginent être la vie chré­tienne. Or, le Christ est jus­te­ment venu pour nous rendre ca­pables mal­gré nos pau­vre­tés et nos fai­blesses. Si beau­coup de gens ne se ma­rient plus, ce n’est pas parce qu’ils ne s’aiment pas. C’est parce qu’ils sont per­sua­dés qu’ils n’ar­ri­ve­ront pas à vivre le ma­riage chré­tien. Notre plus grand en­nemi est la déses­pé­rance la­tente qu’il y a dans notre so­ciété.

Nous sommes té­moins d’un four­mille­ment d’ini­tia­tives mis­sion­naires lo­cales. À quand une vi­sion glo­bale de la mis­sion en France ?

Mais c’est bien dans le four­mille­ment local que fonc­tionne l’Es­prit Saint ! Je ne crois pas du tout que la CEF [Confé­rence des évêques de France, Ndlr] soit des­ti­née à être la tête de pont d’une grande or­ga­ni­sa­tion avec une pla­ni­fi­ca­tion et des courbes que son pré­sident sui­vrait de­puis son bu­reau. L’Es­prit Saint sus­cite des ini­tia­tives lo­cales de­puis les pre­miers temps du chris­tia­nisme. Per­sonne n’a pla­ni­fié une sainte Thé­rèse de l’En­fant-Jé­sus ou bien le Re­nou­veau cha­ris­ma­tique.

Il est bon que des évêques aient de bonnes idées, mais il faut ad­mettre que les bonnes idées sont ra­re­ment nées dans les bu­reaux épis­co­paux… En re­vanche, le rôle de la CEF est d’en­cou­ra­ger à ce qu’il y ait de l’es­time mu­tuelle entre toutes les ini­tia­tives et que per­sonne ne pré­tende à avoir le mo­no­pole du « bon mis­sion­naire chré­tien ».

Dans ce contexte de chute de la pra­tique re­li­gieuse, quel doit être le rôle de l’évêque ?

La pre­mière mis­sion de l’évêque est l’an­nonce de l’Évan­gile. Or, nous pas­sons l’es­sen­tiel de notre temps à confor­ter le peuple des fi­dèles. Dieu ne nous donne plus les moyens de main­te­nir ce sys­tème. Nous de­vons être des por­teurs de la Bonne Nou­velle. C’est la prio­rité. Vient en­suite le sou­tien au peuple chré­tien et aux com­mu­nau­tés qui doivent pou­voir se dé­brouiller sans avoir sans cesse re­cours à l’évêque.

Un jeune pré­sident pour la CEF

Ce sa­medi 29 juin, Mgr Éric de Mou­lins-Beau­fort re­çoit à Rome le pal­lium béni par le pape. Cette pe­tite écharpe de laine mar­quée de croix noires est le sym­bole de sa nou­velle fonc­tion d’ar­che­vêque de Reims, dio­cèse où il a été nommé en août 2018.

Or­donné prêtre en 1991, il fut pro­fes­seur de sé­mi­naire, au­mô­nier de grands ly­cées pa­ri­siens, curé de pa­roisse et se­cré­taire par­ti­cu­lier de l’ar­che­vêque de Paris, le car­di­nal André Vingt-Trois. De 2008 à 2018, il fut évêque auxi­liaire et vi­caire gé­né­ral de l’ar­chi­dio­cèse de Paris. Le 3 avril, le jeune ar­che­vêque de 57 ans a été élu par ses pairs pré­sident de la Confé­rence des évêques de France (CEF), pour un pre­mier man­dat de trois ans.

Erwan de Bot­mi­liau

Sa­muel Pru­vot, Hugues Le­fèvre et Clo­tilde Hamon

(1) Mgr de Mou­lins-Beau­fort a suivi des dos­siers d’abus sexuels pour le dio­cèse de Paris et a été chargé d’éla­bo­rer de nou­velles pistes d’ac­tions par les évêques en 2017.

(2) Lan­cée en no­vembre 2018, la com­mis­sion Sauvé est char­gée d’en­quê­ter sur les abus sexuels dans l’Église. Elle est pré­si­dée par Jean-Marc Sauvé.

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